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sejour neige - created by ben-james
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Date : the 15/09/2009
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Mes incroyables mais VRAIS, épisode dix-huit

Mes incroyables mais VRAIS, épisode dix-huit

J'ai rencontré Etienne là-bas, c'était un patient lui aussi. Un patient impatient de se tirer de là. Tous les matins, il allait fumer sa clope dans le parc, c'est là que j'ai parlé avec lui pour la première fois. C'était l'hiver, il faisait froid, la neige n'allait pas tarder à arriver. Les premiers rayons du soleil se montraient alors on en profitait pour se caler contre le mur, la lumière dans la gueule, et on jouait les lézards en attendant que le self ouvre ses portes. Petit à petit, on a même fini par se causer. Petit à petit, on est même devenus des sortes d'amis. Là-bas, ils disent que l'on ne peut pas nouer de vraies relations dans un hôpital psychiatrique, que tout ça c'est juste histoire de se serrer les coudes, de se prouver qu'on n'est pas tout seul, et puis ensuite retour à la vie "normale" et on oublie tout ça. Plus d'amis. C'était juste du vent, des mots. Je ne le crois pas. Je n'ai jamais revu Etienne pourtant. Mais je ne l'oublie pas. Je pense à lui souvent. Je le cherche parmi les SDF qui tendent la main à la gare ou les pochards avinés qui m'interpellent parfois dans la rue. Etienne était là-bas pour cure de désintoxication. C'te rigolade… Dans le fond du parc y'avait des grillages et des bouteilles qui jonchaient le sol. A cause des trous dans le grillage. Ceux qui avaient sortie libre allaient faire les courses pour les autres contre une petite commission ou quelques clopes. C'était supermarché à ciel ouvert. Alors Etienne, je peux vous dire qu'il était rarement à jeun. Avant, il travaillait au bord de la mer, il disait aux filles qu'il construisait des bateaux. Et il regardait les étoiles qui s'allument dans leurs yeux. Les filles de l'hôpital elles aiment rêver comme toutes les filles du monde, mais je peux bien vous le dire, elles n'en croyaient pas un mot, elles avaient juste envie de lui faire plaisir, parce qu'Etienne on lui donnerait le bon Dieu sans confession, avec ses yeux de chien battu et son sourire d'ange déchu. Etienne bossait dans une boîte qui répare les bateaux. Il bossait et il buvait. Beaucoup. Jusqu'au jour où son patron lui a dit qu'il le foutrait à la porte s'il n'allait pas en désintox. Alors il est venu faire un séjour avec les fous et les dépressifs, histoire de se refaire une santé aux yeux du monde. Lui, il le savait bien que si tu veux arrêter de boire c'est pas là qu'il faut aller, mais c'était pas vraiment son problème, il n'avait pas tout à fait envie d'arrêter je crois même s'il jurait l'inverse… Tous les jours, Etienne et moi on causait. Des bateaux, de celui qu'il achèterait un jour et avec lequel il irait faire le pirate, des femmes, de sa mère, de ses filles qu'il ne voyait plus, de sa vie qui partait en petits morceaux, de ces bouteilles plus fortes que la raison et de ses cauchemars aussi… Etienne était parti pour l'armée, plus jeune, puis il s'était engagé. Il avait fait la Guyane et puis l'Irak aussi. Parfois, je l'ai vu se réveiller en sursaut, les yeux révulsés, il parlait pas après, fallait attendre. Il se tournait vers le ciel pour ne pas que je voie son visage et il causait des garimpeiros de Guyane, ces chercheurs d'or que les soldats français interceptaient pour leur reprendre leur butin. Butin français. Ils les ont torturés, leur ont arraché les dents pour piquer le métal jaune, les ont passés à tabac… Lui, Etienne, il se contentait de leur donner des coups de serpillière mouillée dans la gueule parce que ça laisse pas de trace… De l'Irak, il parlait plus facilement. Des tanks, des machines et des armes. Sur la technique, il était intarissable… Il avait trouvé là-bas un compagnon d'armes qu'il avait surnommé "le colonel", du coup tout le monde s'était mis à l'appeler ainsi. Le colonel et Etienne passaient leurs journées à refaire toutes les guerres. Ils les défaisaient le soir comme des Pénélope pour mieux les refaire le lendemain. Le tissu des violences aux mailles bien serrées… Sans mauvais jeu de mot, leurs histoires étaient une mine pour moi, un vivier de passions, de haines, de colères, une palette d'émotions comme on en rencontre peu souvent. Fallait les voir revivre sous les mots, fallait les entendre, fallait toucher les muscles, mater les cicatrices, panser les blessures… Un jour, un infirmier passe devant nous. Un patient était en train de nous raconter son service militaire dans les Alpes. Avec lui, se trouvaient des Sénégalais, c'était la première fois qu'ils voyaient la neige. Ils se baissaient pour la toucher du bout des doigts, ils poussaient des cris, ils n'en revenaient pas ! Dès la première permission venue, nombre d'entre eux s'étaient rendus à la poste avec des petits colis en carton à destination de leur pays. Dedans, des boules de neige… L'infirmier écoute avec nous et il sourit. Puis, tout de go, il déclare : "Vous fumez trop, il est temps de rentrer!" C'est là qu'Etienne m'a offert cette histoire incroyable mais vraie. Je le laisse parler, vous n'aurez qu'à imaginer l'homme en blanc, le colonel qui fume ses gitanes sans filtre, les patients qui font le tour du parc toujours dans le même sens, les odeurs de friture, un téléphone qui sonne dans le vide... et Etienne aux yeux si doux qui parle pour nous : "C'était en Irak, j'étais en mission avec trois autres mecs. On devait aller assurer la sécurité à un barrage. On faisait la route sur un chemin de merde, dans un camion militaire. On arrive au point de rendez-vous, on était en avance, y'avait personne. Le chef dit : "on attend". Moi je dis que je vais me fumer une clope. Je sors du camion et j'allume ma clope. Bang ! Une roquette sur le camion. Ils sont tous morts. Ils étaient restés à l'intérieur… Alors arrêtez de me dire que fumer tue… Moi, fumer, ça m'a sauvé la vie…" Je ne résiste pas au clin d'œil à un honnête homme de ma connaissance pour illustrer cet article !

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