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Dernières nouvelles du front (35)

Rediffusion pendant tout l'été (chaque jour à 18h00), après une première publication en ligne du 5 septe mbre au 9 décembre 2008, de l'intégralité de mes Dernières nouvelles du front, choses vues dans un systè me éducatif à la dérive (Paris, L'Harmattan, 2008). Un roman qui met en scène André Moreau, un professeu r de français qui, au fil des établissements et des académies qu'il traverse, dresse un constat cynique, m ais lucide, sur l'état d'une institution scolaire qui ne transmet plus les savoirs et se borne à reproduire les inégalités sociales. Toute ressemblance avec des faits existants ou ayant réellement existé ne serai t bien sûr que purement fortuite... http://www.sauv.net/arnaud.htm http://www.facebook.com/home.php?#/group. php?gid=94788697291&ref=mf Deuxième partie : Paris comme salle de séjour. Chapitre IV : surveiller, punir, contrôler. J’assistai à une représentation de La Belle au bois dormant à l’opéra Bastille. Musique de Tchaïkovski et chorégraphie de Noureev. Je n’avais jamais assisté à un ballet. Je comblai donc cette lacune. Je sortis de cette soirée émerveillé : des décors aux vêtements des danseurs, en passant par le thème du spectacle, inspiré du conte de Perrault, tout portait à la magie et à l’enchantement. Je fus également ébloui par la performance des artistes sur la scène : je ne soupçonnais pas le niveau de légèreté et de grâce que pouvait atteindre un entrechat. Cependant, je ne pus m’empêcher de faire le constat suivant : prix de ma place, 75 euros ; ma voisine venait de Neuilly et s’amusait de s’être trouvée dans l’obligation, pour une fois dans sa vie, d’emprunter le métro suite à une panne de voiture ; d’une manière générale, public bourgeois et privilégié. Quant à la petite fille qui assistait au spectacle avec ses parents quelques rangs devant moi, son avenir semblait déjà tracé. Elle fréquenterait certainement les meilleurs lycées avant de faire une grande école, tout en occupant ses loisirs à l’équitation ou, pourquoi pas, à la danse classique. Ce que les élèves que je voyais chaque jour, du fait de leur condition initiale, ne connaîtraient jamais. La fracture sociale, en d’autres termes, tenait dans cette simple proposition : l’impossibilité, ou le fort peu de probabilité, de rencontrer quelques années plus tard une petite fille aperçue un soir à Paris dans une classe de CAP ou de BEP. Décidément, Bastille était toujours à prendre. C’était donc cela, la « solidarité nationale », « l’égalité des chances » et autres balivernes : quelques millions de petits fonctionnaires, d’ouvriers, d’artisans, ou de modestes entrepreneurs, qui trimaient de Lille à Ajaccio et de Brest à Strasbourg pour que la France d’en haut pût se rendre à l’opéra. La gare de triage, encore et toujours. La veille des vacances de Noël, les élèves se montrèrent surexcités. L’une de mes collègues vit une pile qui lui était destinée atterrir sur le tableau sur lequel elle était en train d’écrire. Dans la foulée, elle se fit traiter de « grosse chienne ». Pour ma part, j’eus droit à un pétard en fusion avec mes BEP Electrotechnique. Sans doute leur façon de lancer les fêtes de fin d’année… A l’épreuve de la réalité, je n’éprouvais plus aucun scrupule à me demander pourquoi on traînait d’année en année ces fameux tyrans qui plombaient des classes entières en monopolisant l’attention de tous, et auxquels on « donnait » pour finir un examen qui venait « couronner » leur parcours. Pourquoi ? Mais, quitte à être cynique, voilà la réponse que j’apportais désormais : en « hauts lieux », on n’attendait pas de nous, enseignants, que nous formions des citoyens éclairés capables de faire preuve d’esprit critique. Non, on attendait juste de nous que nous gardions la lie de la société de manière à ce qu’on sût où elle se trouvât et qu’elle ne divaguât pas dans la nature. Prof : il s’agissait tout de même d’un métier dans lequel des hommes et des femmes pouvaient arriver péniblement sur le seuil de la retraite pour, la cinquantaine fatiguée, se voir insulter par des jeunes crétins qui ne doutaient de rien. Il était de bon ton de stigmatiser la prostitution comme une atteinte à la dignité humaine. Si, las d’élèves qui avaient tout mis en œuvre pour faire craquer celui que le système leur jetait en pâture, le fait de terminer un cours en pleurs ou une carrière « sur les genoux » ne relevait pas d’une telle atteinte, alors qu’est-ce que c’était ? Certains se faisaient un prof comme d’autres pouvaient se faire une pute. Cette dernière n’attendait qu’une chose, à savoir le départ du client ? Qu’on ne s’y trompe pas : devant une classe dite « difficile », le sacrifiable de la rue de Grenelle, faisant fonction de proie, attendait juste que l’heure finît. Pour la vocation comme pour « le plus beau métier du monde », il faudrait repasser. Et si l’Education nationale n’était pas autre chose que le premier proxénète de France ? (A suivre)

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