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Dernières nouvelles du front (34)

Rediffusion pendant tout l'été (chaque jour à 18h00), après une première publication en ligne du 5 septe mbre au 9 décembre 2008, de l'intégralité de mes Dernières nouvelles du front, choses vues dans un systè me éducatif à la dérive (Paris, L'Harmattan, 2008). Un roman qui met en scène André Moreau, un professeu r de français qui, au fil des établissements et des académies qu'il traverse, dresse un constat cynique, m ais lucide, sur l'état d'une institution scolaire qui ne transmet plus les savoirs et se borne à reproduire les inégalités sociales. Toute ressemblance avec des faits existants ou ayant réellement existé ne serai t bien sûr que purement fortuite... http://www.sauv.net/arnaud.htm http://www.facebook.com/home.php?#/group. php?gid=94788697291&ref=mf Deuxième partie : Paris comme salle de séjour. Chapitre III : Cyrano, De Guiche et le chapitre XIII. Le non initié pourrait s’étonner du fait que l’élève nuisible à la progression de sa classe ne fût pas vite remis à sa place. Pour comprendre, sans doute faut-il alors en revenir aux prémisses : dans un système fonctionnant comme une gare de triage, avec son lot d’orientations par défaut, le Lycée Professionnel voyait passer essentiellement des éléments en situation d’échec scolaire. Par définition, un élève « indiscipliné » l’avait donc été au collège, où il aura déjà exploré toute la gamme des sanctions possibles et imaginables. Travaux supplémentaires, heures de colle, jours d’exclusion n’avaient plus de secrets pour lui. Aussi, plus rien n’était en mesure de l’impressionner. Le simple rappel à l’ordre ? Il lui était indifférent. Les travaux supplémentaires ou les heures de colle ? Il s’en moquait. Ou alors il refusait de s’y soumettre. Pour rester crédible, il était alors nécessaire de leur ajouter une punition suffisante pour transformer sa désinvolture en mauvaise affaire. On pouvait par exemple doubler les heures de colle non faites. Mais, cette fois, il aurait fallu veiller à ce que l’élève concerné réalise bien sa charge de travail. Or, les Conseillères Principales d’Education et les surveillants qui composaient le service de « vie scolaire », au vu du nombre de cas à traiter, se retrouvaient débordés et ne pouvaient pas assurer un tel suivi. D’où une impunité de masse qui métamorphosait l’école publique et laïque en zone de non droit dans laquelle s’appliquait en réalité la « loi du plus fort ». Et à ce petit jeu-là, le plus fort, ce n’était pas l’agent de l’Etat. Des jours d’exclusion pouvaient-ils être plus efficaces? Celui qui ne trouvait aucun intérêt à l’école ne pouvait qu’y voir une sorte de récompense. Quant à l’exclusion définitive, elle ne pouvait que demeurer exceptionnelle. Seul un motif grave pouvait la justifier, et le fait qu’un élève empêchât le déroulement d’un cours ne l’était pas suffisamment aux yeux de l’institution. Il aurait du reste fallu renvoyer des sections entières. Et pour les mettre où ? Leur lieu de relégation existait déjà : c’était le Lycée Professionnel. L’élément perturbateur avait le pouvoir, et il le savait. Dans l’incapacité d’assurer l’ordre nécessaire à nos missions, nous étions par conséquent condamnés à gérer un désordre en nous bornant à le maintenir à un niveau plus ou moins supportable. Telle était d’ailleurs l’une des grandes hypocrisies d’un système perverti : conduire ses laquais à tolérer ce qui aurait paru comme mille fois intolérable à n’importe quel observateur extérieur. Il y avait quelque chose d’aliénant dans cette dérive qui, pour aller au bout, nécessitait la soumission de ceux-là même qui, initialement, étaient censés former le sens critique des futurs citoyens. Voila ce que j’entendais en parlant de « tyran ». Un élève capable de « plomber » sa classe de fait, c’est-à-dire par la force, en lui imposant son « bon plaisir », en d’autres termes ses caprices. Or, le maintenir dans sa position revenait au bout du compte à le cautionner contre ceux qui le subissaient. Qui dit oppresseur dit opprimés. Et les opprimés étaient ces élèves qui, s’ils étaient arrivés là parce qu’en situation d’échec ou par manque de goût pour les filières générales, n’adoptaient pas pour autant un comportement ingérable avec leurs camarades ou avec leurs professeurs. Le Lycée Professionnel, c’était aussi cet adolescent qui, plein de bonne volonté, n’avait pas eu les moyens de suivre au même rythme que les autres lorsqu’il était au collège, mais qui ne demandait qu’à se rattraper. C’était le dyslexique, qui avait besoin d’une attention soutenue pour surmonter ses difficultés. C’était l’accidenté de la vie qui, victime de la violence de son père, de l’alcoolisme de sa mère ou encore d’inceste, avait juste besoin de se reconstruire. C’était le fils d’immigré qui ne connaissait pas un mot de français, mais qui voulait apprendre. C’était encore l’élève « assagi », qui avait présenté des « problèmes de comportement » incitant ses professeurs de Troisième à lui « conseiller » l’inscription en « LP », mais qui avait acquis une certaine maturité et s’était mis au travail. C’était enfin cet élève dont l’intelligence ne consistait pas dans une accumulation de savoirs, mais dans une vivacité d’esprit qui, si elle pouvait s’exprimer, se révèlerait des plus enrichissantes. Fabricio, qui préparait un BEP Energie, venait d’arriver en France. Il était originaire d’Afrique centrale, où il avait traversé une bonne demi-douzaine de guerres civiles. Une partie de sa famille avait été décimée sous ses yeux. Il était des plus accrocheurs, et parviendrait sans doute à aller en Bac Pro. Il ne prenait pas son vécu comme prétexte pour gêner les autres ou pour bafouer ce qui restait d’autorité à ses professeurs. Trop souvent, plutôt que d’encourager l’élève réellement méritant, la prime allait malheureusement au tyran. Ce dernier pouvait bien empêcher le professeur d’aider le dyslexique ou saboter le travail de toute une classe, il se trouverait toujours une Conseillère Principale d’Education, encline à faire dans la démagogie, pour le conforter dans sa prise de pouvoir. Nous pouvions avoir été outragés ou menacés par l’oppresseur, qui prétendait au passage user de sa « liberté d’expression », que nous étions fortement incités à le « comprendre » et à lui « laisser une chance ». Il était également vivement recommandé d’éviter les exclusions de cours et de le garder coûte que coûte dans nos murs, sous peine de porter atteinte à « son droit à l’éducation ». Eh bien pour ma part, je commençais à en avoir ras le bol de « ses droits ». Et cet élève un peu réservé, en difficulté, qui avait des questions à me poser pour progresser, mais auquel je ne pouvais pas me consacrer trop occupé à rappeler à l’ordre un petit fasciste négateur de tout Etat de droit, qui cherchait à le comprendre ? Quelle chance lui laissait-on ? Qui s’en souciait, de ses droits ? Ma solidarité, je la réservais en priorité à l’opprimé. Cause perdue, dans un système qui offrait la sienne à l’oppresseur. Il ne s’agissait pas de donner une chance à l’élève requalifié en « leader négatif », mais soixante-huit, le comble étant atteint lorsqu’il se voyait octroyé un week-end à la neige destiné à le « réinsérer ». J’ignore ce que signifiait « le comprendre », mais une chose est sûre : lui comprenait qu’il ne risquait décidément pas grand-chose. Aussi était-ce l’air goguenard qu’il pouvait revenir dans nos cours et continuer à exercer sa tyrannie. On marchait sur la tête à tel point, que nous finissions par nous demander si le but de l’institution était vraiment de nous procurer les conditions pour enseigner. On ne nous demandait même plus de pourfendre des moulins, mais juste de les regarder tourner en attendant qu’ils nous envoyassent non pas dans les étoiles, mais dans la boue. Au nom d’une prétendue solidarité, c’était dès lors bien tout un pan de la population scolaire qui se retrouvait entraîné vers le bas, maintenu dans sa médiocrité, et avec encore un peu moins de chances, en définitive, d’acquérir les connaissances nécessaires à la prise de « l’ascenseur social ». Ainsi se perpétuaient les inégalités. L’égalité des chances sacrifiée à la soixante-huitième chance dont le tyran ne manquait jamais de bénéficier, en somme. Lui-même, conforté dans l’illusion d’une vie facile, n’était en rien préparé à intégrer une société qui, en fait de cadeaux, ne lui en ferait aucun. (A suivre)

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