Mauvaises rencontres Peu avant l'aube, Pedro Santana fut réveillé par la lampe à pétrole qui fumait. Un courant d’air glacial se superposait à l’odeur âcre. Jamais il ne pourrait passer l’hiver dans ce squat. Après avoir calfeutré la fenêtre avec les pages d’offres d’emploi devenues inutiles, il décida d’aller prendre un café au bistrot du coin avant de partir vers son nouveau boulot. Il compta sa monnaie et vit qu’il ne lui restait que 30 euros pour finir le mois. Il sortit dans le froid en remontant son col de veste. Le chauffeur de taxi se disait que Becky était un beau morceau. Becky Bernard ; c’était le nom repéré sur sa valise. Celle-ci cherchait dans son sac de quoi payer sa course. - Connaissez-vous le nec plus ultra en matière de transport ? dit-elle pour se donner du temps. - La fusée, lança-t-il en se disant qu’il avait de l’humour. - La moto-taxi, mais il n’y en a pas beaucoup à Paris ! - Ne me parlez pas de ces zigotos qui vous font des queues de poisson et ne respectent pas le code de la profession. Sans insister, Becky sortit victorieusement sa carte de crédit. - Je regrette, je n’accepte que les espèces, mais il y a un distributeur automatique à 10 mètres... Un beau morceau, d’accord, mais une chieuse, se dit-il en l’attendant. Heureusement, son compteur tournait toujours. Paulette Lestafier n'était pas si folle qu'on le disait. Elle se souvenait parfaitement de cette fille, assez gironde, se précipitant vers le distributeur et retirant quelques dizaines d’euros avant de se faire bousculer par un drôle de type qui lui avait fauché billets et carte avant de s’enfuir vers la gauche. Un homme était sorti d’un taxi en attente au coin de la rue et s’était mis à le poursuivre. Il avait alpagué un certain Pedro qui arrivait juste à l’ « Estaminet ». Santana avait protesté de son innocence, mais les 30 euros qu’il avait dans sa poche correspondaient pile à la somme retirée par la jeune femme. - Il a dû jeter la carte ! s’était écrié le chauffeur de taxi. Paulette avait traversé la rue pour protester et s’était fait rembarrer avec dédain. Ensuite, c’était allé très vite. Par malheur pour Pedro, le commissariat était tout près et le chauffeur de taxi l’y avait traîné, aidé par le patron qui n’appréciait pas ce client passant des heures à lire le journal pour le prix d’un café. Becky, encore choquée était entrée prendre un grog, avant de les rejoindre. Le compteur tournait toujours… Rentrée chez elle, Paulette décida d’aller au secours de son ami. Elle recommanda à Mistigri de surveiller les sept autres chats dispersés dans son unique pièce et emmena Pitchou dans son panier. Elle venait de recueillir ce dernier blessé à la patte et n’arrivait pas à le faire accepter. Quand le sergent la vit arriver, vêtue de son châle mauve sur sa blouse à carreaux vichy, il leva les yeux au ciel. - Encore une histoire de chat, Paulette ? - Mais non, je veux voir le commissaire. C’est pour Pedro. - C’est qui Pedro, ton amoureux ? - C’est celui qu’on accuse de vol, mais, c’est pas lui, je le connais. Il m’aide souvent à porter mon cabas. Le voleur a filé par derrière. Le téléphone sonna. - Commissariat, j’écoute… Un vol devant le Crédit Mutuel… Vous l’avez coincé brigadier ? … Une deuxième carte dans ses poches ? Attendez nous avons un cas similaire en cours… Parole Rien à faire, Fred n’arrivait pas à se concentrer sur son travail, tarabusté qu’il était par la pensée qu’à l’autre bout de Paris, Camille se trouvait allongée sur le sofa en train de parcourir ses mots, laissant distraitement glisser chaque page achevée sur la moquette. Peu avant dix heures, elle l’avait appelé. — J’ai trouvé ton manuscrit, je peux le lire ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que. — Mais… — Camille, promets-moi, jure-moi. — Parole ! Voilà, je l’ai remis dans son tiroir, t’es content ? Maintenant je ferme la porte de ton bureau. Tu as entendu ? — … — Hé, Monsieur Parano, je te cause. Tu as entendu la porte du bureau ? Il tenta de se rassurer. Après tout, Camille n’avait-elle pas eu la décence de lui demander la permission ? D’un autre côté, elle s’était bel et bien autorisé à fouiller son bureau. Le manuscrit était pourtant inséré dans une chemise portant la mention peu attractive d’Analyse de secteur. C’était son premier roman et il ne l’avait encore fait lire à personne mais tôt ou tard il faudrait bien en passer par là. Redoutait-il à ce point la critique ? Non, ce qui le faisait frémir c’était la comparaison avec l’autre, cet ex que précisément Camille avait quitté pour Fred. Ne rien produire au boulot n’empêche pas les aiguilles de faire le leur et la journée de Fred atteignit son terme. Il rentra. Camille s’activait dans la cuisine et, après un furtif bécot, bonsoir mon amour une journée éreintante et toi, il s’éclipsa dans son bureau. — Camille ! Brandissant le manuscrit, il surgit devant elle. — C’est quoi, ça ? — Ben, un post-it. Fred détacha ledit post-it et le plaqua contre la porte. Sur le bout de papier rose, on pouvait lire : Lu ton insipid — Alors, mon ton est insipide ? — Non, Fred, je voulais juste dire que j’avais lu ta première phrase, ton insipid quoi ! — D’accord, dit-il. J’avais un doute parce que tu as mal orthographié le mot. Incipit vient du latin et signifie… — Je sais très bien ce qu’est un insipid, le coupa-t-elle. Excuse-moi de te rappeler que tu n’es pas le seul romancier avec lequel j’ai vécu. Fred ferma les yeux et prit une longue inspiration : — Et, tu en penses quoi, de mon incipit ? Agacée, elle eut un simple haussement d’épaules, ponctué d’un « Bof ! » Sur ce, il l’entraîna dans le salon et saisit au hasard des livres sur les rayonnages. — « Le chauffeur de taxi se disait que Becky était un beau morceau. »Pas mal ! « Paulette Lestafier n'était pas si folle qu'on le disait. » Très fort ! « Peu avant l'aube, Pedro Santana fut réveillé par la lampe à pétrole qui fumait. » Excellent ! Et celui-ci ? Tiens, lis toi-même. Elle s’exécuta : — « Connaissez-vous le nec plus ultra en matière de transport ? » Okay, le jeu de mot est nul, j’en conviens, mais Fred, arrête ! On ne va pas lire tous les incipit de la bibliothèque ! Puis, se collant à lui : — J’ai menti, dit-elle. Il est bon ton incipit. Tellement que j’ai dévoré la première page, puis la deuxième… C’est un chouette roman, Fred ! Il lui manque juste… — Quoi donc ? — Un éditeur. Fred ronronnait. — Fais-moi plaisir, relis-moi l’incipit, tu veux ? — D’accord : « Rien à faire, Fred n’arrivait pas à se concentrer sur son travail, tarabusté qu’il était par la pensée qu’à l’autre bout de Paris, Camille se trouvait allongée sur le sofa en train de parcourir ses mots… » L’amour de sa vie — Peu avant l'aube, Pedro Santana fut réveillé par la lampe à pétrole qui fumait. — Il faudra penser à racheter du pétrole pour les nôtres, s’exclama maman. Papa oublie toujours de le faire. La nuit tombe vite ici en hiver et les coupures d’électricité ne sont pas rares. Je refermai le livre. Visiblement, le roman ne l’intéressait plus. Je ne m’en formalisai pas. Elle me demandait souvent de lui faire la lecture, mais au bout de quelques pages son esprit s’évadait. En ce moment, les yeux fermés, elle semblait somnoler. J’échangeai un regard navré avec ma sœur Luce puis nous commençâmes à deviser à propos de la réunion de famille du lendemain : enfants, conjoints, petits-enfants, tous seraient rassemblés le 12 juillet pour l’anniversaire de maman. Il en viendrait de tous les coins de France. Carole et Jim arriveraient dans leur Espace avec leurs cinq gamins bruyants, Paul et Anne atterriraient dans la nuit à Orly et termineraient le trajet en voiture de location. Charline prendrait le train, comme toujours et un taxi depuis la gare. — Elle refuse que j’aille la chercher, je crois que ma fille a une affection particulière pour les chauffeurs de taxi, gloussa Luce. — Le chauffeur de taxi se disait que Becky était un beau morceau. Georges, crois-moi, la première phrase de ta nouvelle me gêne, remplace « un beau morceau » par une expression plus élégante. Maman, bien éveillée, souriait et répétait le petit sermon qu’elle avait servi à papa en 1950, lorsqu’il lui avait soumis un texte qu’il souhaitait présenter à un concours. Il n’avait pas changé un mot et avait remporté le second prix. — Tu ne réponds pas, Georges, tu es fâché. Tant pis. Elle se composa une mine boudeuse et se mit à ballotter la tête de gauche à droite dans son fauteuil. Je repris le fil de ma conversation avec Luce. Eddy, mon fils, débarquerait sur son bolide dans un bruit d’enfer et entrerait dans le salon en clamant : — Connaissez-vous le nec plus ultra en matière de transport ? Et tout le monde reprendrait en chœur : « Fends la Bise, la Harley d’Eddy » ! — Mona, tu t’es occupée du bon de transport pour la séance de chimio de ton père après-demain ? Je rassurai maman. Pauvre papa, la chimio ne pouvait plus rien pour lui depuis dix ans. Pauvre maman ! Demain, tous l’embrasseraient, l’entoureraient, feindraient de ne pas remarquer ses bizarreries. Il se trouverait peut-être un ado pour ricaner en douce : « Elle est de plus en plus piquée, mémé ! » Au village, on ne se privait pas d’ergoter sur la santé mentale de la vieille madame Lestafier qui promenait un chien imaginaire au bout d’une laisse, demandait une tranche de jambon au boulanger ou le journal chez le boucher, appelait Georges depuis le pas de la porte pour qu’il rapporte une salade ou un bouquet de persil du jardin. Paulette Lestafier n'était pas si folle qu'on le disait dans le village. Elle était malade de chagrin. J’aurais voulu le crier à tous ceux qui lui lançaient des regards en biais, l’afficher sur le portail de la maison. Depuis la mort de papa, son esprit était partagé entre deux mondes. Le présent où elle ne se sentait plus à l’aise et accumulait les bévues, le passé où elle baignait dans les précieux souvenirs des longues années de bonheur auprès de l’amour de sa vie. Demain dans deux mille ans. A pas lents, une pile de registres poussiéreux sous le bras: Vitor Helspin entra dans la salle d’ordre bondée, il défia le contremaître d’un regard fugace et lança de sa voix puissante : : «Paulette Lestafier n'était pas si folle qu'on le disait.» Il ouvrit les bras en croix laissant tomber les reliques comptables dans un fracas magistral « trois cent quarante deux mille six cent vingt huit ans équivalent somniaque, ensevelis dans la mine de Beckoldsoil !».Un fulgurant torrent d’applaudissements et de jaillissement d’hip hip hip déferla sur Anthrasmime la combe. La concession de pétrole sociale mutualisée allait enfin pouvoir rêver l’avenir en vert. Surtout que le plan résurrection prévoyait la fermeture du site dans six mois tout au plus. Une volée de fouisseurs fusa de l’assemblée pour foncer vers la mine. Le chauffeur de taxi se disait que Becky était un beau morceau. De quoi précipiter dans les bras de Morphée toute la combe jusqu’au retour des hirondelles. Il savait aussi que c’était sa dernière chance de revoir ses deux bambins en transit vers Primanova la résurrection. Il avait fait ce sacrifice en renonçant à prospecter l’onirilium lui-même depuis la mort de sa femme Paulette dans la mine. Il se souvint des mots méprisants du médecin transporteur : «Vous savez tout est dans le dosage de l’atmosphère somniaque, un ppm de carbone en trop et c’est foutu ». Mais plus besoin de charlatans, le carbone diminuait de jour en jour, ppm par ppm, la concession s’était déjà équipée d’une salle à onirilium, rien de plus simple que de s’endormir. «Connaissez-vous le nec plus ultra en matière de transport ? Le continuum génétique». Dire ça à un chauffeur de taxi je vous jure ces médecins !» Pure hérésie, il ne voulait pas pour sa progéniture d’une vie de souillard et puis son père n’avait-il pas fait de même il y a sept cents ans. Pour Verdinance le énième plan foireux qui l’avait vu se réveiller dans une atmosphère putride, un échec cuisant rebaptisé vite fait en Septembruine, mais résurrection, là il y croyait dur comme fer : C’est sûr, puisqu’ils n’étaient plus de quelques milliers encore en éveil, dame nature finirait bien par oublier. «Allumez vos lampes les gars, on descend». Les marteaux piqueurs pneumatiques bourinnaient la roche fiévreusement. «Allez Becky on va voir ce que t’as dans le ventre». Puis, dans une bourrasque de poussière bleue, ils sentirent vibrer sous leurs doigts la chair grasse de l’onirilium. Pedro Santana plongea frénétiquement sa main sous son masque, il avait rêvé de ce baiser depuis tant jours et tant de nuits longues et mortes. «On y est mes petits gars, demain dans deux mille ans, nous courront dans les prairies sauvages». Les sept voiles bleus retombèrent les uns après les autres comme chaque soir de septembriune. L équipe de fouisseurs était de retour avec Becky, tout était prêt et l’onirilium exhalait déjà son parfum musqué, tous s’endormirent profondément. Peu avant l'aube, Pedro Santana fut réveillé par la lampe à pétrole qui fumait. D’autres aussi bientôt, pour quelques ppm de carbone en plus, les plus chanceux ne se réveilleraient pas, courants à jamais dans les verts pâturages de leurs rêves infinis. Trampa a Simplón Peu avant l'aube, Pedro Santana fut réveillé par la lampe à pétrole qui fumait. Dans un grognement, il fit comprendre au clodo d'aller finir son mégot ailleurs, et redressa le siège de son véhicule. La lampe à pétrole s'éloigna de l'antique Volkswagen, avec un ricanement mauvais. « La tempête arrive! » cru-t-il bon d'ajouter aux grincements de son caddie et aux cliquetis de ses dizaines de lanternes bringueballantes... Pedro s'extirpa de la voiture en maugréant : « ¡C'est ça, cabrón! Tu ferais mieux de te trouver un vrai nom! ». Il alla se soulager longuement sous le pont, où il avait garé son taxi pour la nuit. En même temps que sa vessie, son humeur s'allégea; aujourd'hui serait une bonne journée. La veille, il s'était assuré, à coup de baksheesh, une place à la station de taxi du Terminal d'Autobus Est. Ce n'était pas l'aéroport, mais il y avait toujours l'espoir de s'attraper un bon gros touriste... Déjà, des auréoles sombres essayaient de reconquérir les frontières salées déposées par celles de la veille, sur le tissu délavé de sa chemise fatiguée. Il regagna la coccinelle verte et l'engagea dans le trafic engorgé des[...]