Le Blog Les Peuples du Soleil vous propose aujourd’hui le quarantième épisode du grand roman de Gaston Leroux L’Epouse du Soleil. LA « COYA » MILLÉNAIRE SUR SON BUCHER Une odeur pareille à celle de l’encens, mais plus forte, plus exaltante se répandit dans le Temple ; les fumées des brûle-parfums se rejoignirent sous la voûte pour prendre leur essor par le trou circulaire qui découpait au-dessus de toutes les têtes un disque d’azur et qui bientôt le cacha. Aussitôt, les deux mammaconas qui devaient mourir se levèrent et coururent au Roi en protestant selon le rite : « Ô Roi ! lui dirent-elles, nous te supplions de faire cesser toutes les fumées de la terre ! Comment veux-tu que le soleil donne le signal du sacrifice, si elles nous cachent son visage !… » Le Roi fit signe et les brûle-parfums furent éteints et le disque d’azur rayonnant reparut. Alors, on vit sur les trois bûchers les trois gardiens du Temple, les trois petits gnomes à crânes déformés qui tenaient en leurs mains immobiles un miroir de métal dont ils dirigeaient les rayons sur une petite quantité de coton déposée au centre de la plate-forme de résine. Ainsi attiraient-ils, pour mettre le feu au bûcher, la bonne volonté du Dieu !…( voir note de bas de page) Sur cette plate-forme, il n’y avait aucun poteau, rien à quoi on pût attacher les victimes, lesquelles devaient brûler à peu près volontairement. Mais le pire qui pouvait leur arriver était que le dieu ne voulût pas d’elles. S’il n’en voulait pas, il n’avait qu’à se couvrir le visage d’un nuage et le bûcher ne brûlait pas. Celles qui devaient mourir n’avaient plus qu’à vivre, mais à disparaître : Elles devenaient « la honte de la nation ». Elles savaient cela, celles qui, la face anxieuse, les yeux agrandis par l’espoir en la bonté du dieu, attendaient la première flamme. Autour d’elles, l’assemblée chantait et priait le, dieu qu’il leur fût propice et les miroirs restaient toujours immobiles entre les mains des trois gardiens du Temple ! Si le bûcher destiné à la dépouille de la Coya, vieille de mille ans, dont la nouvelle Coya allait prendre la place dans le mur du Temple, ne s’allumait pas, cela ne signifiait point que le dieu ne voulait pas de l’épouse nouvelle (et celle-ci était toujours descendue vivante dans la tombe de l’ancienne), cela signifiait que l’ancienne n’avait pas su plaire au dieu pendant les mille années de mariage solaire et que ses restes ne méritaient point l’honorable sépulture du feu. Alors on les jetait aux égouts de la montagne, domaine des vautours noirs. Or, ce jour-là, des trois bûchers celui qui s’alluma le premier fut celui de l’antique Coya et aussitôt on alla la chercher. Elle était toute prête. Des chants retentirent en son honneur et les prêtres firent tomber un voile de pourpre que Raymond n’avait pas remarqué dans le flamboiement de ce temple d’or et de porphyre. Le rideau, arraché, laissa voir, dans la muraille, un trou dans lequel pouvait tout juste se tenir une personne assise. C’était l’une des cent tombes du Temple de la Mort et, dans ce trou, on apercevait la vague silhouette de la Coya millénaire encore soutenue par ses bandelettes. Ce n’était plus guère qu’un squelette, car, enterrée vivante comme toutes les autres Coyas de ce Temple, elle n’avait eu, une fois morte, pour tout embaumement que l’encerclement de ses bandelettes parfumées ; toutefois la vertu de ce sol péruvien « de conserver ses morts » se manifestait une fois de plus en montrant, entre les bandelettes, non point les os, mais la peau du visage. C’est ce dont pouvaient se rendre compte les curacas et les néophytes, et les prêtres placés de ce côté du Temple ; Raymond ne voyait qu’une morte assise et il ne pensait qu’à une chose, c’est qu’elle allait céder sa place à Marie-Thérèse qui peut-être n’était point morte. Et, une fois encore, sincèrement, il souhaita qu’elle le fût. Si elle ne l’était point, quelle devait être sa torture ! si elle pouvait penser encore derrière ses paupières closes, quelle devait être sa pensée ? Peut-être, en ce moment suprême, songeait-elle à lui qui avait été incapable de la reprendre à ses bourreaux. Peut-être à cette heure infernale où se déroulaient, pour son supplice, toutes les affreuses pratiques de l’antique superstition, songeait-elle à leur calme et bourgeois amour qui était né si paisiblement dans leurs cœurs simples et si peu avides d’aventures. Quel destin que celui qui avait pris cette jeune fille occupée uniquement des intérêts d’une entreprise commerciale, au sein de la moderne civilisation qui ne vit point de contes fantastiques, mais de bonne et saine mathématique ; qui l’avait arrachée à une table-bureau, entre un livre de caisse et un copie-lettres pour la jeter en croupe de la chimère ? Et celle-ci, monstre fabuleux qui franchit tous les espaces, lui avait fait remonter en quelques heures tout le chemin parcouru depuis des siècles par les hommes et venait de la jeter sur le rivage barbare où brûlaient encore les bûchers de l’aurore du monde ! Hélas ! on mourait donc encore comme Iphigénie, jeune, belle, en pleine santé et déjà prête pour l’époux ! Ah ! comme elle tenait les paupières closes pour ne point voir l’affreux cauchemar, la chimère, la hideuse chimère qui rôdait autour d’elle avec son odeur de soufre et tous ses parfums honteux et sa tête de mammacona !… Mais, encore une fois, tout simplement, peut-être, était-elle morte ! Elle avait dû mourir quand on lui avait enlevé le petit garçon ou quand elle avait entendu le cri de l’enfant supplicié dans la chapelle du grand Pacahuamac ! Les prêtres avaient retiré la vieille coya de son trou et ils l’avaient portée dans sa chaise royale sur le bûcher. Cette coya qui allait brûler avait conservé « attitude que doivent avoir les coyas quand elles meurent étouffées par l’absence d’air dans leur tombe ; c’est-à-dire une attitude des plus dignes de reine assise sur son trône et on obtenait cette attitude-là en faisant le trou de la tombe des coyas si étroit que, dans leur agonie, elles ne pouvaient que rester assises. Ainsi, celle-ci brûla-t-elle assise et si calme, au milieu des flammes, que les mammaconas, vouées au même supplice, l’envièrent. Raymond ne regardait plus les bûchers, ni Marie-Thérèse, mais le trou dans lequel on allait mettre celle-ci. Il se disait que si elle était encore vivante et si on pouvait encore la sauver, il ne faudrait pas perdre de temps pour la sortir de là. Et sa main se crispait sur le manche de la pioche d’Orellana, mais son autre main avait toujours le revolver et toujours une furieuse envie de tuer. Il aurait voulu aussi que Marie-Thérèse ouvrît les yeux si elle n’était point morte. Cependant les deux autres bûchers ne s’allumaient toujours point et les mammaconas commençaient de gémir, car elles devaient mourir avant Marie-Thérèse, comme cela était écrit, pour aller lui préparer sa chambre dans les demeures enchantées du Soleil et, si le Soleil n’allumait point les bûchers, elles n’arriveraient jamais à temps. Elles dressèrent vers l’astre des gorges haletantes, des mains suppliantes, et elles dirent : « Ô Soleil ! nous sommes des femmes ! Donne-nous la force qui peut nous manquer ! Salutaires rayons du Soleil, soyez-nous propices ! Roi du ciel, vois notre destinée. Envoie-nous ta flamme !… Aie pitié de nous !… » Tous les chœurs reprirent, après elles, la litanie, dix fois : « Envoie-nous ta flamme, aie pitié de nous ! » Mais le Soleil n’envoya sa flamme que lorsque la fumée du premier bûcher se trouva à peu près dissipée, ce qui ne tarda pas, du reste, car les veilleurs du sacrifice activaient la combustion en versant sur le bûcher des parfums lourds d’alcool. Dès que les gardiens du Temple furent descendus avec leurs lentilles et que la résine commença de pétiller, les deux mammaconas, laissant tomber leurs robes de fêtes, s’élancèrent sur leurs bûchers comme des folles, avec des cris d’allégresse et elles attendaient d’être prises par la flamme avec des yeux d’extase tournés vers le ciel, cependant qu’une musique infernale éclatait autour d’elles et qu’une exaltation sauvage gagnait toutes les autres mammaconas qui dansaient autour des bûchers. Bientôt la flamme enveloppa les deux malheureuses qui jetèrent un cri terrible, et l’une d’elles se sauva ! « Reviens dans la flamme ! Reviens dans la flamme ! » lui crièrent ses compagnes en l’entourant, mais l’autre hurlait de douleur et réclamait le couteau du sacrificateur. Alors, le gardien du Temple, au crâne hideux (casquette-crâne, pour le goût du sang) lui enfonça son couteau d’or dans la gorge et le sang jaillit sur les voiles noirs des mammaconas, lesquelles reprirent leurs danses et leurs chants. Quant à la victime, elle était tombée, à demi morte, entre les petits poings hideux des deux autres gardiens du Temple qui la repoussèrent sur son bûcher, où elle disparut. L’autre mammacona avait subi le supplice, debout, n’ayant jeté que le premier cri terrible et, quand elle s’effondra dans la prodigieuse corolle écarlate que lui avait envoyée le dieu pour la transporter dans les demeures du Soleil, des clameurs enthousiastes saluèrent ce triomphant martyre. (1) Prescott. À la fête de Raymi, on allumait les bûchers au moyen d’un miroir concave de métal poli, qui, concentrant en un foyer les rayons de soleil sur un monceau de coton sec, l’enflammait promptement. C’était l’expédient usité en pareille circonstance chez les anciens Romains, du moins sous le règne du pieux Numa. La suite au prochain numéro!