"- Salut, Brisc', t'as fait bonne route?... - Impec Vébé, impec... sauf que j'ai eu un peu chaud, rapport que j'ai la clim' qui est tombée en rideau du côté d'Figeac... - Parce que t'es passé par Figeac, pour venir d'Aurillac?... - Non, mais j'ai fait un détour par Cahors, histoire de visiter quelques propriétaires, pour alimenter l'Balto en crus locaux... - Toujours sur la brêche, à c'que j'vois! Jamais, t'arrêtes?... - Qu'est-ce tu veux, Vébé, j'ai l'commerce chevillé au corps... et le Bien Public, aussi, parce que du Cahors du cru du coin, pardon, mais c'est quand même autre chose que la marchandise d'importation que te refilent les négociants à Paname... en plus, faut reconnaître, c'est du sans facture, et ça, c'est tout bénef, pour le pinardier, le bistro et l'client, merde! Le Bien Public, j'te dis..." La converse aurait pu continuer comme ça un moment, façon reprise de contact estival, genre on cause pour ne rien dire, histoire de dire... Mais j'avais quand même un peu sa merco en travers du gosier... En fait, j'm'en rendais bien compte, Vébé, j'le jalousais beaucoup, sur ce coup... Pas seulement pour les 40 patates de sa tire, non, mais pour tout un ensemble, un train d'vie que j'pressentais plutôt TGV First que TER omnibus, et dont la guinde n'était que la manifestation patente et ostentatoire du gros paquet d'thune plein et beaucoup sous-jacent!... En fait, Vébé, j'lui en voulais surtout de c'que j'trouvais être une traîtrise... Merde, à moi, quand même, il aurait pu l'dire qu'il était plein aux as... C'est vrai, quoi, ça f'sait des mois qu'il s'pointait au Balto, s'épancher l'trop plein d'souvenirs, avec son clebs pourri et ses costards lustrés, que pour un peu, des fois, j'lui aurais presque donné un reste de potée, pour lui et son dog... Et, en loucedé, Monsieur tutoie Rotschild et roule carrosse! Merde, fait chier. Vraiment. Et j'eus beau essayer de me retenir, le flux de bile lacha la bonde, et j'lui balançai, bien sournois et un peu vachard: "Dis donc, sinon, tu dois te régaler, avec ton p'tit bolide à capote, là?!... Ça arrache sa mort, ça, non?... En plus, tu dois te lever toutes les gisquettes un peu blondes qui traîne dans l'coin, non?... Note qu'à nos âges, le signe extérieur de richesse, ça facilite bien l'amitié sincère et durable, hein?... Maintenant, si les louloutes elles sucent autant qu'ta bagnole, tu dois pas t'emmerder la bite en chiant, parole!" J'avais balancé ma purée d'un coup, façon glaire, et à peine j'avais fini, que je l'regrettai déjà... L'envie, l'envie immonde et fétide, m'avait rempli la cervelle et l'bec, au risque de m'fâcher à jamais avec mon client number one, celui qui consommait autant qu'il faisait consommer, mon attraction universelle du Balto, que quand il était pas là, la clientèle boudait... J'avais chié dans la colle grave, et j'aurais bien voulu me ravaler la bave, si j'avais pu... Vébé, il m'a regardé avec un drôle d'air, un peu malheureux, et bien déçu, j'ai cru voir, même s'il avait l'sourire aux lèvres. Il m'a juste dit: " T'arrêtes un peu d'faire ton Bézo?!... " Et il a ajouté, amical: " Allez, reste pas là, tu vas prendre racine... Entre donc, prendre un godet, pour une fois c'est ma tournée. " La maison, toute en pierre, était fraîche, presque trop, malgré les 36° du dehors. Sombre aussi, un peu... En tout cas trop sombre pour que je puisse voir la propriétaire de la voix qui m'accueillit d'un "bonjour" joyeux, avant qu'elle ne se manifeste, la voix en question. Je me tournai donc dans sa direction et j'aperçus, lovée dans un fauteuil en cuir rapé, une gentille petite gamine, que je reconnus pour l'avoir aperçue au Balto, une fois ou deux, avec Vébé... Zyeux Gris... " Mine, j'te présente Briscard... Briscard, Mine... " crut bon de préciser Vébé. Mine! Il l'appelait Mine! C'est marrant, mais j'étais plus gêné d'entendre le Vèb' appeler sa copine par son p'tit nom, que de l'écouter raconter ses histoires de bite et d'clito, à longueur de Balto! Comme quoi, la pudeur, ça va ça vient... " - Tu sais, Mine, que Briscard a pas trop l'air d'apprécier ma tire! Il m'a persiflé, en substance, comme quoi ça s'rait une voiture de vieux beau! - Beau, j'sais pas, mais vieux, oui mon Vèb': t'es vieux, ça c'est vrai!" se réjouit Zyeux Gris... Vébé éclata de rire sous l'insolence et repris: " Bon, ton sac est prêt? " Et à mon attention: " Mine va passer quelques jours chez ses parents, en Bretagne et je l'amène à Rodez, à l'airport... Tu veux v'nir avec nous? Comme ça t'essaieras la voiture de vieux! " Moi, la caisse à Vébé, j'aurais bien l'occasion d'la tester, vu que je comptais rester une paire de jours dans sa baraque... en plus, de la bagnole, j'en avais un peu ma claque, aussi je déclinais l'invitation en douceur, pour pas l'vexer: " - Non, c'est bon, va... j'vais tenir compagnie à cette gentille boutanche de Marcillac local en t'attendant... Tu l'achètes dans l'coin?... - Oui, chez Utile, à Villeneuve... - La vache! Utile!... J'le crois pas, ça... J'connaissais Commod, Spar et Proxi, mais Utile!... - Ben ouais, c'est pratique! Bon, j'te laisse, Brisc'... Te murge pas: attends moi, qu'on s'fasse une soirée d'garçons! - Oui, une soirée d'vieux!..." a ironisé Zyeux Gris... Dans un sens c'était pas plus mal qu'elle se barre: je ne me sentais pas avoir l'indulgence de Vébé pour cette gamine effrontée... Je les accompagnais donc à la porte, leur fis un petit signe de la main bye bye, et m'installai avec le Marcillac, à l'ombre du tilleul, sur la table de jardin, où Vébé avait laissé, sûrement pour que j'me mette à niveau, un Midi Libre de l'avant veille... La soirée allait être longue, j'prévoyais... Vébé se pointa sur les coups de neuf heures... J'avais éclusé le Marcillac, et avais attaqué un Cahors médaille d'or, ramené du Lot, dont la dégustation à la propriété m'avait laissé un grand souvenir. C'est pour dire que je commençais à avoir chaud aux oreilles quand, armé d'un Laguiole et d'une saucisse sèche, Vébé entreprit de m'offrir un stand up assis rien que pour moi. " - Tu sais, Briscard, j'ai bien vu qu't'as tiqué pour la voiture... j'comprends, d'ailleurs, mais attention, hein, c'est pas à moi... c'est d'la location quasi gratos, vu qu'avec les points d'fidélité qu'j'ramasse toute l'année, chez Avis il sont prêt à m'la livrer à domicile, la CLK... Et puis, merde, j'aime ça les belles bagnoles... Et Zyeux Gris aussi, j'suis sûr qu'elle est mieux en merco cabrio, qu'en 206 Peugeot... Enfin, j'dis ça, mais en réalité j'en sais rien... J'crois qu'elle s'en fout, des bagnoles... juste elle aime bien les cheveux au vent et l'museau à l'air... - Mais t'as pas besoin d'te justifier Vébé, que je l'ai apaisé. C'est moi qui ai déconné, c'est tout... - Mais j'me justifie pas, j'explique.. . - Ah, ok, alors... Dis, Vèb'?... - Oui?... - J'peux t'poser une question?... - Vas-y Brisc, vas-y... - Zyeux Gris tu l'as rencontrée comment?... Enfin, tu réponds si tu veux, hein; c'est juste pour savoir... - Oh, y a pas d'secret... C'était au job que j'avais alors, où je faisais l'malin pour des mecs qui s'prenaient pour les maîtres du monde... Zyeux Gris venait d'être embauchée, et son petit côté Goth mal dégrossi, piercing rebelle et Docs coquées, m'avaient filé comme un coup d'jeune dans les génitoires! Avec Zyeux Gris, c'est à la suite d'un déjeuner où on avait causé philo et littérature, que tout a commencé: on entamé un échange de courriers, tout en e-mail, en comparaison desquels la correspondance de Sartre avec Simone de Beauvoir ressemble aux courrier des lecteurs de Maison & Jardin ! Là, j'peux dire que j’y ai mis le paquet! Tous mes vieux trucs y sont passés : le Monde Pratique, les Idées, le Spectacle et même, je crois que je lui ai repassé le vieux plat de la Division Infinie du Travail ! J’étais tellement brillant, que je ne pouvais plus écrire qu’avec mes Ray Ban ! Bref, j'avais entrepris d'la séduire à la tchatche... Et le plus fort c’est qu’elle avait l’air de mordre au truc ! Elle en redemandait, même ! Elle répondait à chaque fois, et elle argumentait, et elle posait des questions, et tout ! J’étais pris à mon propre jeu : j’avais bluffé à cent balles et elle me relançait à mille !" Vébé coupa une rondelle de sauce, me la tendit d'une main, et vida son verre de l'autre. Moi, j'trouvais que les nourritures terrestres, c'était pas mal non plus, alors j'pris la tranche pur porc, tout en l'encourageant quand même: "Et alors?..." " Alors on a commencé à se voir, en plus de s’écrire.Dans mon bureau des fois, au bistro souvent, et on reprenait les conversations là où la machine à mail les avait laissées. Moi j'la jouais façon prof, mais qui a vécu, quand même, qui a aussi de bonnes références rapport à la jungle de la lutte sociale. Quelques petits tours au Kosovo ou en Ethiopie, n’auraient pas fait mal dans le tableau, mais dans l’ensemble, ça s'tenait ! Il me manquait juste de pouvoir, d’un geste faussement négligé, passer ma main, qui a tant caressé, dans ma chevelure épaisse, mais soignée. Il allait falloir que je pense sérieusement aux implants ! On se perdait bien un peu, mais bon, c’était frais, on se refaisait le Monde, et, surtout, surtout, Je était un Autre ! Ah ça c’était le grand truc qui m’avait aussi bien pris la tête avant : la (re)présentation de soi, pardon du Moi, comme fonction de l’Inconscient… En gros c’était qu'tu te libérais en causant, mais attention, pas chez le psy, non trop simple et trop intégré ! Non, tu faisais chier tes potes, ou mieux, enfin ça dépendait des goûts bien sûr, tes copines. Et puis alors là tu balançais tout, avec une impudeur en comparaison de laquelle les questions d’Ardisson ressemblent à celles d’une rosière s’informant sur la vie : si tu n’avais pas eu au moins un émoi sexuel quand Maman te lavait la pépette, quand t’avais trois ans, c’était même pas la peine de commencer à discuter ! Et après forcément il y avait la surenchère, tu déballais tes intimités, ta relation à l’Autre (c’est à dire comment tu baisais!), tes interpellations au niveau du vécu, tout ça… et c’est comme ça que j’avais eu des bons potes qui y avaient laissé leur femme, leurs gosses et même des fois leur compte en banque ! Et voilà, qu’à nouveau, avec cette petite, doucement, je me laissais aller à parler de trucs sur moi que j’aurais même pas dit à mon confesseur ! Du bluff, encore ? Pas sûr… J'le savais depuis longtemps, la pudeur ça n’avait jamais été mon fort, mais la plupart du temps, même à l’époque des séances de gratte-moi-où-ça-fait-mal, j’y mettais des formes qui me protégeaient toujours, plus ou moins, d’en dire plus que mon Surmoi ne voulait : j’avais toujours eu un Surmoi un peu chiant, bien respectueux du ç a, et tout! Mais là, bizarrement, j’étais bien... va savoir pourquoi ; elle m’écoutait gentiment, elle riait quand il fallait, elle compatissait au moment où le héros il est malheureux, l’émotion l’émouvait et elle comprenait quand il fallait comprendre : une vraie petite perle ! Alors du coup, avec tout ça, mes questions rentrées et mes trouilles de papy-boomer, elle restait un brin mystérieuse, et, après tout, ça m’allait bien, même si ses yeux envahissait un peu trop ma vie. Et tout d’un coup j’avais l’impression d’être beau, uniquement parce que j'croyais, je voulais croire, qu’une paire de Zyeux Gris m'trouvait beau, et je me regardais, dans ces yeux, et je disais « miroir qui est le plus beau ? », et le miroir me répondait comme il faut… Je était un Autre! Si j’avais voulu faire semblant de croire que j’étais en train de jouer les Pygmalion, c’était plutôt raté ; Narcisse, par contre oui ! Mais bon, j’avais des excuses : l’ennui qui me ravageait bien, parfois, une certaine lassitude dans tout le corps, un détachement qui avait tourné à l’indifférence… la vie avec Rampling qui avait pris d'la gite... on peut dire que j’avais la cinquantaine mélancolique ! Et puis au fil de nos causeries une chose me devenait de plus en plus évidente: j’étais bien quand elle était là, je n’étais pas bien quand elle n’était pas là. Et puis une autre chose me devint évidente aussi : à force de parler de moi et de Moi, je ne lui avais jamais donné la moindre chance de parler un peu, juste un peu, d’elle. Elle était qui ?... Elle vivait où ?... Elle avait un mec ? Une copine ? J’aurais tout voulu savoir d’elle, tout d’un coup… Mais je ne lui demandais pas : j’avais bien trop peur d’apprendre des choses que je ne voulais pas entendre et entre autres ce qu’elle en pensait de tout ça, elle, de ces rencontres un peu bizarres, et de ce qui allait se passer, après, quand on aurait bien fini d'se branloter la cervelle. Et puis il y avait aussi cette putain question de l’âge, un peu, qui me faisait peur. Bon, j’en rajoutai souvent avec ma cinquantaine, le genre l’homme mûr, sûr de lui, qui s’assume… après tout je les avais pas encore ces fameux cinquante balais ! Loin s’en fallait ! Et puis la jeunesse, c’est dans la tête ! Bullshit. Parcer que, la jeunesse dans la tête parlons-en!... La tête elle était plutôt ravagée, le matin, parce que trop de tabac, et l’alcool fort, aussi, un peu…Marquise, si mon visage… Alors les questions qu’il aurait fallu poser, je les oubliais beaucoup. Mais j’aurais bien voulu savoir quand même…savoir plus… encore toujours… Le plus drôle, j'te jure, c'est que pendant tout ce temps jamais, oh grand jamais, nous nous sommes effleurés, ne serait-ce que du bout du doigt. Sur le plan sensuel notre truc c’était tout dans la tête; le dialogue des Carmélites en moins torride! Je crois que je peux le dire maintenant : j’étais amoureux, mais vraiment sévère !" La saucisse était bien entamée, maintenant, puisqu'aussi bien elle était quasiment finie! Comme mon Cahors aussi était fini, Vébé s'mit en devoir d'attaquer au Jameson, en s'excusant de la médiocrité du produit, mais c'est tout c'qu'il avait trouvé de buvable, en Irish, chez Utile... Son histoire, un peu plan-plan, et le Marcillac et le Cahors m'avaient vaguement endormi, et je n'regrettais pas qu'il ne l'ait pas servie au Balto: c'était franchement pas très cuteux, sa dragouille jacassière... Par politesse, plus que par curiosité, j'le relançais d'un: " - Et alors, tu l'as baisée ?... - Pas tout d'suite, bonhomme, pas tout d'suite... En tout cas pas avant d'avoir fini c'que j'avais à finir[...]