Après la découverte d une perte de 4,9 milliards d euros à la Société générale attribuée aux agissements d un jeune trader, la planète financière s interroge : comment une seule personne a-t-elle pu laisser un tel montant de pertes s accumuler ? C est humain ! répondent ceux qui étudient les activités de marché. C est dans la nature humaine de ne pas prendre de perte, simplement parce qu une fois la perte extériorisée, c est en quelque sorte admettre qu il y a eu échec, que c est un désastre, que c est fini , explique Jack Schwager, qui a interviewé des traders dans le monde entier pour son livre Market Wizards . Tant qu une perte n est pas enregistrée en bonne et due forme , on a tendance à se convaincre qu il y a encore un espoir , ajoute-t-il. Pour Jack Schwager, qui est aussi gérant pour le groupe britannique Fortune, le cas du jeune Jérôme Kerviel, c est un cas d incapacité de sortir d une position perdante poussée à l extrême. Il n y a pas vraiment de différence si c est dix millions, 100 millions, un milliard ou sept milliards parce qu un fois que ça va vraiment mal, c est le même résultat pour le trader , ajoute-t-il. C est quelque chose que tout acteur sur les marchés peut être amené à connaître : être en perte d un certain montant au départ et au lieu de prendre sa perte et de simplement poursuivre son chemin, on finit par ajouter de nouvelles positions perdantes , renchérit Brett Steenbarger, psychologue auteur de La psychologie du trading . Il ajoute que Jérôme Kerviel s est peut-être retrouvé pris au piège. Il était peut-être dans un vrai pétrin, parce qu il n avait pas la possibilité de prendre ouvertement sa perte et de reconnaître ce qu il avait fait , avance Brett Steenbarger. ÇA FINIRA PAR S ARRANGER La tendance des investisseurs et des traders à continuer à traîner des pertes, quelle que soit leur importance - et à prendre leurs bénéfices de façon anticipée, voire précipitée - a été plusieurs fois décrite. En 2002, Daniel Kahneman a remporté le prix Nobel d économie grâce à ses expériences visant à expliquer pourquoi certaines personnes peuvent faire des choix économiques irrationnels dans un marché théoriquement rationnel. Il a notamment souligné dans ses travaux la gêne de l être humain face à la perte. On sent simplement qu on a fait une perte, que ce n est pas vraiment votre faute et que ça finira par s arranger , commente Gordon Gemmill, professeur de finance à la Warwick Business School à Coventry, en Angleterre. Vous n avez plus rien à perdre, vous être déjà dans le pétrin et vous n allez pas sortir. Ainsi, vous partez pour prendre des positions de plus en plus élevées. C est typiquement ce qui arrive. Chacun a trop confiance en ses propres capacités , juge-t-il. De fait, le trader Jérôme Kerviel, qui est censé avoir contourné le contrôle des risques mis en place par la Société générale grâce à sa très bonne connaissance du système, a été découvert alors qu il tentait de couvrir ses pertes. Une personne sait ce que le jeune vendeur doit ressentir maintenant que le scandale a été découvert : c est Nick Leeson, l homme qui a fait chuter la vénérable banque britannique Barings dans les années 90, par des paris malheureux sur les indices boursiers quand il était en poste en Singapour. Je suis sûr qu il a très peur. J imagine aussi que hier matin, il a eu un sentiment paradoxal de soulagement parce qu il n a pas su y mettre fin lui-même , a déclaré Nick Leeson à la RTE irlandaise vendredi. Nick Leeson, qui avait 28 ans à l époque des faits, souligne qu une certaine distance se crée par rapport à l ampleur des faits. Ce sont des chiffres qui apparaissent à l écran , rappelle-t-il. Ce n est la réalité comme avec l argent qu on a en poche. Version française Danielle Rouquié