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Restauration des Oeuvres d Art Follow

texte des débats de libé

texte des débats de libé
Libération, Vive la culture !, samedi 14 dimanche 15 juin 2008, n°8431, pages 8-9 (1 ill.) et I-XII. Culture, zone de turbulences (p.8-9) Par Gérard Lefort et Vincent Noce C rise de la culture ou culture de la crise? Le Forum de Libération, qui se poursuit tout le week-end à Nanterre, témoigne de la multiplicité des terrains qu’occupe la culture aujourd’hui. Les Français ont beau récriminer et revendiquer, parfois à juste titre, et plus souvent encore trouvant écho dans notre journal, la vérité est que l’offre culturelle qui les anime est exceptionnelle. Par millions, ils sortent dans la rue pour jouer de la musique à l’heure d’été ou envahir les monuments à celle d’automne. On accepte d’attendre des heures pour aller voir Courbet, les Fables de La Fontaine ou les Ch’tis. La controverse sur le projet du Louvre à Abou Dhabi, de quelque bord qu’on soit, montre la passion qui peut être mise dans cet enjeu. Qu’on songe à 1968, quand la France avait mine de désert, à l’époque d’un ministère qui était plutôt celui des Beaux-Arts. Depuis, la culture ne s’est pas gênée pour envahir la sphère sociale. Non seulement ont surgi de terre musées, scènes nationales et Opéra mais, partout, ont été irrigués des théâtres, des ensembles musicaux, des spectacles de rue, Sans oublier toute une offre silencieuse de bibliothèques, médiathèques et conservatoires. Quelle localité ne compte pas son festival «violons et vieilles pierres»? Le tout soutenu par la puissance publique comme nulle part au monde. A tel point que, à budget resserré, le gouvernement se trouve proprement débordé. Oasis. Les collectivités ne sont pas en reste. Paris mise sur la gratuité des musées, surfe sur l’art contemporain et insiste sur les arrondissements populaires. Un oasis? Une cité privilégiée sans nul doute, qui cumule les avantages du culturalo-centrisme de la fin de siècle. Mais enfin, en France, les collectivités prennent en charge 45% des dépenses culturelles. Grenoble, Nantes, Montpellier ne sont pas en reste. Et l’idéologie s’y perd : la municipalité UMP de Strasbourg lui consacrait 28% de son budget. La décentralisation est un facteur majeur de la prolongation de ces activités, au moment où l’Etat étouffe sous la charge des méga-installations. Il y a pourtant ce râlisme que l’esprit gaulois a érigé en art. Et qui fait sourire à l’étranger créateurs, conservateurs ou metteurs en scènes, ébahis par les subventions. Mais le modèle a été si exemplaire que le moindre manque est pris pour un désamour. Angoisses réelles. Cinémas ou librairies forcés de céder la place aux multiplexes et boutiques de fringues. Artistes, dont un sur sept à Paris vit du RMI. Théâtreux, qu’un président menace de placer sous la norme du résultat. Nous ne sommes plus dans l’avant, et pas encore dans l’après. Ni catastrophe, ni séisme, et pas non plus de révolution culturelle en vue. Plutôt un trou d’air, des turbulences, des maux-au-cœur. De vraies secousses. A commencer par le choc des nouveaux modes de production et de consommation, qui bousculent les politiques culturelles. La supervitesse d’Internet, la consommation gratuite, la propagation des réseaux, la marchandisation de l’art. Un exécutif brouillon qui, faute d’élaborer de nouveaux modèles, a le nez dans le guidon, se satisfait de rapports creux, se tire dans les pattes et dit tout et son contraire. Favorise TF1 sans vergogne, rêve de verrouiller le Net, se montre incapable de faire entrer l’art à l’école, menace le prix unique du livre ou le mécénat pour le patrimoine. Et continue de manigancer les nominations à la tête des institutions culturelles sur fond d’intrigues et d’épisodes lamentables. Et une inquiétude: pour la première fois dans la Ve République, les arts et la culture doivent faire avec un président qui les ignore avec superbe. De Gaulle avait son souffle d’écriture, et Malraux, Pompidou aimait l’art vivant, d’où Beaubourg, Giscard le XIXe, et ce fut Orsay, Mitterrand plantait ses pyramides, d’une passion pour les arts lointains Chirac a tiré le Quai-Branly. Sarkozy arbore sa Rollex, dont on ne sache pas qu’un musée lui soit prévu. Féodalités. Phase de doute, qui peut être propice à secouer centralisme et étatisme. Les risques sont visibles: celui des féodalités et du clientélisme; ou, à la tête de l’Etat, la tentation de l’abandon, alors qu’il devrait au contraire retrouver les moyens d’une volonté, et renouveler ses stratégies de facilitateur et d’accompagnateur. Il faudra bien aussi modifier les états d’esprit, arrêter de réduire la culture à un outil de bas pouvoir, l’ouvrir aux marges et au monde. La France a beau jeu de prôner la diversité culturelle à l’Unesco, elle qui la pratique si mal sur son territoire. De l’Amérique, les Français pourraient apprendre le pragmatisme face aux nouvelles technologies, l’indépendance des institutions culturelles, les flux citoyens et la générosité, l’ouverture aux minorités et communautés issues de l’immigration, tout en tournant leur regard vers la planète. En relançant décentralisation, mécénat populaire, autonomisation des établissements. Pour libérer la culture, il faut que la culture se libère. Comme tout bouleversement, celui-ci peut être porteur du meilleur. A nous de nous en saisir. ________________________________________ Jusqu’où ira le mécénat ? (II) Débat animé par Vincent Noce Jean- Jacques Aillagon Directeur du château de Versailles En proposant, en 2003, au Parlement de voter une loi sur le mécénat et les fondations, je souhaitais naturellement que le mécénat aille plus loin encore, qu’il contribue de façon déterminante à l’épanouissement de projets d’intérêt général, tant dans le domaine culturel que dans tous les autres domaines de la vie sociale. Certains purent alors imaginer que cette initiative visait à préparer et à justifier un possible désengagement du soutien que l’action publique apporte à la culture dans notre pays. Au cours des débats, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat, je tins à souligner qu’il n’en était rien et, qu’à mes yeux, le développement culturel, si nécessaire à la France, devait pouvoir compter à la fois sur une action publique forte, convaincue, courageuse et déterminée (qu’il s’agisse de celle de l’Etat ou de celle des collectivités locales), et d’un engagement tout aussi fort de ceux qui peuvent, personnellement ou au titre de leurs responsabilités sociales, décider d’affecter une partie de la richesse qu’ils ont produite ou dont ils disposent à des œuvres utiles à tous. Certains le feront par pure philanthropie, d’autres seront sensibles à l’intérêt fiscal qu’ils y trouveront, ce qui d’ailleurs, dans le cas des entreprises, est tout à fait légitime et nécessaire. Mais au fond, peu importe, l’essentiel étant que le plus de moyens possibles viennent féconder cette activité supérieure des sociétés évoluées qu’est la production, la diffusion et la conservation des biens culturels, dont la valeur inestimable dépasse tant le prix. Françoise Cachin Historienne de l’art et directrice honoraire des musées de France Bien sûr je suis pour le mécénat ! et pour le marché de l’art. Mais dans les deux cas il faut de vraies définitions, et il semble régner depuis quelque temps une réelle confusion. Le vrai mécénat est par essence désintéressé, et ne rapporte que du prestige et de l’honneur aux entreprises et aux personnes qui en font acte. Le marché de l’art est un juste marché qui permet aux privés et aux musées d’enrichir leurs collections. Mais, quand on nomme mécénat de l’argent offert contre le prêt d’œuvres nationales, il ne s’agit plus de prêts, mais de locations. La presse confond souvent les deux notions, on l’a vu dans le débat d’Abou Dhabi. Mais les lignes de frontière sont parfois peu claires, car il est vrai que les musées ont souvent, et depuis de longues années, organisé des expositions moyennant finances, en particulier au Japon. Puis la notion d’exposition à caractère scientifique a glissé vers la location d’œuvres individuelles de prestige, sous le nom d’exposition, comme à Atlanta. Ou, en ce moment, avec la tournée financière du musée Picasso. Rappelons qu’il y a en France 80 millions de touristes par an, plus que jamais auparavant, qui viennent majoritairement pour son patrimoine, ses musées, ses châteaux, etc. Nous sommes le pays le plus visité du monde ce qui rapporte à la nation beaucoup d’argent ! Pourquoi les priver de chefs-d’œuvre exportés moyennant finances ? Donc, mécénat : oui ! Locations : non ! ________________________________________ L’exception culturelle confirme-t-elle la règle ? (II) Débat animé par Marc Semo Denis Olivennes Directeur général du Nouvel Observateur «Exception culturelle», c’est presque un gros mot. Elle irrite les «citoyens du monde» qui la confondent avec la préférence nationale. Elle exaspère les ultralibéraux car rien ne doit faire obstacle au libre jeu de la concurrence. Elle révolte la gauche radicale qui conspue le règne de la marchandise, et voit dans l’industrie culturelle l’instrument de la corruption des masses. Finalement, «l’exception culturelle» est sociale-démocrate, vous savez, ce truc raisonnable, un peu tiède, pas très sexy puisqu’il préfère l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction. «L’exception culturelle», n’en déplaise à la gauche radicale, ne récuse pas l’économie de marché. Elle constate même que c’est elle qui, avec le développement de la culture de masse, a permis aux classes populaires d’accéder enfin aux œuvres de l’esprit. Mais, n’en déplaise aux ultralibéraux, elle croit aussi que les biens culturels sont d’une essence particulière et qu’il faut veiller, par la réglementation et la redistribution, à garantir la diversité de l’offre : les films (ou les disques) à petits ou à grands budgets, d’auteur ou commerciaux, de producteurs indépendants ou de majors, américains ou d’ailleurs, etc. Aujourd’hui cette exception est menacée. La montée en puissance de l’Internet et des télécoms crée un rapport de force extraordinairement défavorable aux artistes et à leurs producteurs. Il est urgent de réinventer cette exception. Ou bien nous vivrons dans un monde uniforme. Guy Sorman Philosophe et écrivain Jamais dans l’histoire, un si grand nombre n’eut accès à tant d’activités culturelles. Les progrès économique et de l’éducation ont libéré du temps et de la créativité. Jamais, une telle diversité culturelle ne s’était exprimée : grâce à des modes de consommation instantanée et presque gratuits, les œuvres deviennent toutes universelles. En même temps, notre époque, mondialisée et capitaliste, génère des industries culturelles pour un marché total. En français, nous ne disposons pas d’un terme commeentertainment. Nous disons industrie culturelle, c’est pompeux. Comme de réduire le débat à un affrontement entre les David de la culture et le Goliath en dollars. Et, il y a la France, deux fois exceptionnelle par sa défense péremptoire d’une diversité non-menacée et par son rayonnement singulier si on le rapporte à notre taille. Aucun pays n’entretient l’équivalent de notre réseau d’instituts et d’Alliances françaises. Dans le monde 74 millions d’élèves apprennent la langue française. J’oubliais l’argent. Jamais, nulle part, le marché seul ne détermine la culture : entre la culture d’Etat et la culture marchandisée, la création opère toujours sur un troisième niveau. En France, l’Etat, souvent, choisit ; aux Etats-Unis, plutôt le consommateur. Cette opposition France-Amérique est moins intéressante que celle des Anciens et des Modernes : qui arbitre entre créateurs et patrimoine, entre droits à venir et droits acquis ? ________________________________________ L’art doit-il se fixer des limites ? (V) Débat animé par Édouard Launet Paul Ardenne Historien de l’art Il n’est évidemment pas question que l’art se fixe des limites. Formellement, la création artistique, dans l’espace démocratique, est libre, elle ne saurait se brider. La modernité a fait de cette liberté un dogme, avec cette conséquence : la consécration des formules poétiques extrémistes, qui font florès à compter des années 60. Tout est bien ? Non. L’absence de limites, en l’occurrence, est souvent l’autre nom de l’absence de repères, ou de valeurs. L’institutionnalisation de l’extrémisme artistique, progressivement acquise, rend aussi l’art le plus radical suspect de récupération. La liberté d’expression, dans le même temps, devient plus conditionnelle que jamais, avec le retour plus ou moins masqué des censures : l’ordre moral, mais aussi la production et ses impératifs économiques de rentabilité, aux effets autrement anesthésiants. Sans oublier le fréquent recours des artistes à cette autocensure préventive qui vous évite d’affronter l’évaluation morale et la régulation éthique. Enfin, l’industrie culturelle. Engagée depuis un demi-siècle dans un processus de neutralisation changeant l’homme cultivé en consommateur de biens symboliques et lui faisant prendre le vide culturel pour le plein, cette grosse machine niveleuse ne goûte que modérément les authentiques provocations. Le tout génère ce résultat paradoxal : les artistes, passé le temps des emballements, ont rarement été aussi conformistes qu’aujourd’hui, tous médiums confondus. Et l’art, rarement aussi corseté qu’il ne l’est dorénavant. Ruwen Ogien Philosophe, directeur de recherche au CNRS Les associations familiales ou religieuses ne sont pas les seules à s’indigner des prétendues dérives de l’art contemporain, qui serait entraîné dans une sorte de surenchère dans la représentation de l’«abject», avec le soutien des institutions publiques, c’est-à-dire aux frais du contribuable anonyme qui n’y comprend rien. Des critiques d’art renommés, qui ne sont pas tous réactionnaires, partagent ce diagnostic catastrophiste. Ils estiment que l’art d’aujourd’hui est perverti par une tendance à aller vers le plus morbide, le plus cruel, le plus répugnant, tendance que seul peut expliquer, selon eux, le désir des artistes de se faire remarquer dans un marché saturé ou de susciter l’intérêt d’un public vite lassé. Ces critiques pensent qu’il faut mettre des limites à ces «dérives», car sinon il n’y aura bientôt plus aucune différence entre l’art et la téléréalité la plus sordide ou les sites Internet spécialisés dans le plus stupide ou le plus choquant. Je conteste ce diagnostic qui relève, à mon avis, d’une panique morale injustifiée face à la création artistique. Sans chercher le paradoxe à tout prix, j’estime que ces tendances esthétiques si décriées apportent une contribution remarquable à notre compréhension du monde. Elles s’inscrivent dans un mouvement général de désacralisation de l’art et de l’homme que je trouve particulièrement bienvenu, et qu’il ne faut surtout pas confondre avec une dévalorisation de l’art et de l’humain. ________________________________________ Décentralisation, qui détient les clefs du coffre ? (VI) Débat animé par Gérard Lefort Patrick Braouezec Député de Seine-Saint-Denis Dans le domaine de la culture, une grande inégalité subsiste encore entre territoires : urbains et ruraux, entre centre-ville et quartiers populaires, entre l’Ile-de-France et le reste du pays, etc. La décentralisation n’est en réalité pas achevée dans ce domaine. C’est l’Etat qui, traditionnellement, impulsait les politiques culturelles, mais ce n’est plus lui qui les finance seul. De nouvelles politiques apparaissent et se diversifient ; les priorités des collectivités ne sont plus nécessairement les siennes. Le budget culturel de l’ensemble des collectivités locales a d’ailleurs dépassé celui de l’Etat, depuis les années 90. Nous sommes, en outre, à un tournant de la politique culturelle qui a besoin d’un élan nouveau basé, non pas sur la concurrence des territoires, mais sur la solidarité des politiques en faveur de tous les publics et des citoyens. Dans les quartiers populaires, il existe un foisonnement de créateurs et d’artistes qui inventent de nouvelles pratiques culturelles mais qui restent parfois confidentielles et cantonnées dans des circuits de diffusion particuliers. Nous avons l’ambition de partir de cette richesse pour renforcer, sur notre territoire, un pôle de création, notamment artistique tout en donnant accès à tous à ces cultures. Face à la marchandisation de la culture, et pour ne pas faire mourir la création, les moyens dont disposent les collectivités locales pour mettre en œuvre une véritable politique culturelle et soutenir la création doivent être consolidés à court et à long terme. Jean-Jack Queyranne Président du conseil régional de Rhône-Alpes, député du Rhône, ancien ministre En cinquante ans, l’art a investi notre quotidien sous l’effet des politiques publiques et des industries culturelles. Un réseau exceptionnel de lieux dédiés à la culture irrigue le territoire. L’Etat a donné l’impulsion, dans la tradition bien française. Les collectivités territoriales ont su prendre le relais, en maintenant un haut niveau d’exigence. Elles assument aujourd’hui plus de 75 % des dépenses publiques en faveur de la culture. La question posée pour ce débat est efficace, mais restrictive. Rappelons que les clefs du financement de la culture sont multiples. Elles permettent de conjuguer au mieux la liberté de la création et l’égalité des territoires. Aussi, quand l’Etat organise la récession de sa politique culturelle, il y a tout lieu de s’inquiéter. La décentralisation devient un alibi sournois pour transférer la charge de compétences qu’il ne parvient plus à assumer… tout en accusant les collectivités locales de creuser les déficits publics ! Ce gouvernement, dont la rupture est le credo, n’est qu’ultra-libéral. Son désintérêt pour la culture confine au mépris pour l’art et la pensée. Ce n’est pas simplement une question d’argent, mais bien une question de sens, car comme l’exprimait Victor Hugo en d’autres temps, il y aura là «de bien maigres économies qui causeront de bien grands dégâts». Dans ce contexte, comment décider du partage des responsabilités entre l’Etat et les collectivités territoriales ? Comment répartir «ce trousseau de clefs» qui se doit d’être au service de tous les Français ? ________________________________________ Les commissaires d’expos font-ils la police ? (VII) Débat animé par Sean James Rose David Cascaro Directeur du Quai, l’école supérieure d’art de Mulhouse Que les commissaires d’expositions assurent une part importante de la «police» de l’art contemporain n’est pas en soi une mauvaise nouvelle. Plus inquiétante est la propension du capitalisme à réduire l’art à un divertissement et à un outil de communication. Le commissaire est le compagnon des artistes quand l’espace d’exposition devient un lieu de réflexion (art minimal) et quand les artistes ne revendiquent plus toute l’autorité de l’œuvre (art conceptuel). Plus largement, le commissaire porte l’initiative et la coordination d’exposition dans la période de multiplication des musées où des spécialistes (scénographes, graphistes) s’emparent de ce marché.Artistes et commissaires aujourd’hui sont devenus contre leur gré les acteurs des marchés de l’art, du développement local («Nuit blanche») aux enjeux internationaux (biennales). Au même moment, le public raillant un art indigeste et provocateur, fait la queue pour découvrir Matisse et consomme à satiété pubs et clips nourris au sein de l’art contemporain. Stéphanie Moisdon Critique d’art et commissaire indépendante Mon histoire est celle d’une génération de commissaires «indépendants» du début des années 90, héritière de figures héroïques comme celle d’Harald Szeemann, aventuriers qui voyaient la chose de l’exposition comme une opération joyeuse de racket et d’invention première, comme un langage complexe qui ne pourrait se résoudre à l’énumération de noms, ou de thématiques. Cette fonction de curator s’est développée depuis et a souvent été l’objet de soupçons : on lui reproche de séparer le spectateur de l’objet, d’instrumentaliser les œuvres… L’art est devenu un produit de plus dans une industrie culturelle mondialisée, où l’exercice critique et intellectuel du commissaire se résume bien souvent à des prestations de services, de légitimation du marché. Face à ces effets de globalisation, auxquels participe la prolifération des biennales, le «curating» est devenu un verbe, une activité professionnelle, une position sociale. La dernière Biennale de Lyon prenait comme point de départ et de réflexion ce basculement. Sous la forme d’un livre d’histoire écrit à plusieurs, il s’agissait pour nous de regarder depuis l’intérieur de la machine ses fonctionnements, d’interroger les critères d’expertise et d’évaluation, de poser la question des hiérarchies et des savoirs, de reconsidérer, en l’actualisant, la notion de «liste», devenue aujourd’hui l’un des ressorts du rapport à l’art. ________________________________________ La culture doit-elle sortir dans la rue ? (IX) Débat animé par Michel Orier Sophie Duez Actrice française La culture : âme de la ville, arme de la vie. L’enfant apprend à lire et la rue devient le champ d’expérimentation de cette connaissance, les signes d’écriture lui parlent, il les fait sonner à voix haute, ils résonnent, il raisonne, il lit et se relie au réseau des rues. Avec cette entrée dans la conscience culturelle collective s’éclaircit le mystère que ses parents lui montraient du doigt sur des livres imagés dès ses premiers mois. La rue terrain de jeu, de croisements, de circulation. On finit par les «emprunter», par y «descendre», on y travaille, on attend le bus, on fait les vitrines, on promène son chien, on passe son chemin, c’est un terrain du «je fais», du «j’ai à faire», du «je fais des affaires» ou du «y’a rien à faire». Dans les musées, théâtres, opéras… je redécouvre ce plaisir de saisir le sens, de me sentir saisi par les sens, et les mystères que je touche du moi réaffirment mon existence. Je m’extrais de la rue pour m’exprimer et rencontrer l’autre. Et les portes qui donnent accès aux lieux de culture officielle deviennent trop lourdes à pousser même quand l’entrée est «libre». Il est vital pour une société que ses artères laissent un champ d’action et d’être au corps social et lui permettent d’y cultiver ses territoires intimes. La rue est le lieu de diffusion, de transmission, de transfusion culturelle par excellence. Gérard Perreau Premier adjoint au maire de Nanterre Il y a concordance entre liberté d’expression des créateurs et liberté d’intervention des citoyens. Ils tentent ensemble de métisser les publics, de faire qu’ils s’expriment, de s’étonner et de proposer une pluralité d’expériences, de rencontres, d’actions. C’est certainement la révolution majeure de la culture : une création qui «fait le mur» des institutions pour envahir la rue. La rue, nul n’en est propriétaire. Pourrait-on exiger de tel ou tel citoyen, de tel ou tel artiste qu’il la quitte ? Ou imposer à tel ou tel autre d’y «descendre» ? Personne n’en est exclu a priori. La rue est multitude, il y a donc obligation de la partager. Mais être dans la rue n’est pas forcément «faire» avec la rue. Et c’est seulement d’allers et retours continuels que naissent les envies, les identités vraies, croisées, respectueuses des autres : lorsque les créateurs s’expriment, proposent, les publics viennent un peu plus se «frotter» et partager différences, histoires, passions. Les capacités productives de la ville ne peuvent se réaliser dans l’exclusion, ni dans la fragmentation sociale et spatiale. Tout (évolutions sociales, conquêtes techniques, rapport individu/collectif…) conduit à davantage de partage. Avec la production culturelle, le citoyen réinvestit aussi les rues. ________________________________________ Quels sont les freins à l’exportation ? (X) Débat animé par Maïa Bouteillet Olivier Poivre d’Arvor Ecrivain et diplomate Sortir de soi, de chez soi, aller vers le monde. Autant de «paris sur soi» qui n’ont rien d’évident pour notre pays. La France se suffirait-elle à elle-même ? Elle en a pris l’habitude, l’histoire, son empire, son rôle moteur dans l’invention de l’Europe, autant d’éléments qui ne nous poussent guère à nous «exporter», à nous livrer à l’inconnu. Et la culture dans tout cela ? Les artistes, les créateurs de toutes les disciplines, les auteurs ? Les temps changent. Les créateurs, sensibles à la réalité du monde, savent bien qu’ils ne peuvent développer leur travail dans la limite d’une frontière, d’un «marché», même européen, qui serait protectionniste. Ils veulent aller à la rencontre des cultures, des identités, apprendre, se mesurer, partager. Mais pour y arriver, encore faut-il dépasser un obstacle mental : bien se dire que nous ne sommes pas si différents, si «exceptionnels» culturellement. Il y a beaucoup à apprendre dans les Amériques, en Asie, en Afrique, dans la grande Europe, un peu partout… Une fois la curiosité et l’humilité posées comme d’indispensables préalables, il reste simplement à mettre en place une véritable «politique culturelle internationale». Acteurs publics, privés, collectivités territoriales, même combat ! En faire une cause nationale ! Intéresser citoyens, élus, politiques, créateurs, médias à l’idée que la France dans ses frontières c’est l’asphyxie assurée à très court terme. Patrick Sommier Directeur de la MC93 de Bobigny Cent orateurs vont, trois jours durant, dire dans cinquante débats ce qui agite la culture aujourd’hui en France. Sur ces 75 heures de parole, une heure et demie est consacrée au monde extérieur (trois si le sujet sur l’Europe ne concerne pas l’institution). Et la thématique choisie, l’exportation, ne s’intéresse pas au monde mais à notre place dans le monde. Autant le dire tout de suite, aucun conseil en marketing n’aidera la création française à «conquérir des parts de marché». Il est paradoxal qu’un pays, qui a su tirer depuis des siècles le meilleur des influences étrangères, n’ait pas d’autres questions à se poser sur le monde, sur ce qui rend le théâtre, le mouvement artistique vivant. Ce n’est pas l’import-export qui a conduit Diaghilev ou Meyerhold à Paris ou Chéreau à Bayreuth. C’est dans la nature de l’art de tendre à universel, d’explorer de nouveaux territoires et de les faire siens. Il serait certainement plus passionnant de connaître l’influence des artistes français dans le monde. La question saugrenue de l’exportation vient peut-être de ce qu’en France le système bancal dans lequel évoluent les artistes s’est vite transformé en marché et les spectacles en produits formatés. En France, tout est vécu sur le mode concurrentiel, compagnies, institutions, générations, national, international. Toute une fausse concurrence habilement gérée par un marché parfaitement artificiel. ________________________________________ Les entretiens de Valois, pour quoi faire? (XI) Débat animé par Laurent Joffrin Georges-François Hirsch Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles (DMDTS) au ministère de la Culture et de la Communication Francis Parny Membre de l’exécutif national du PCF, vice-président du conseil régional d’Ile-de-France Peut-il y avoir plus beau projet que celui du partage de la réflexion, des expériences, des anticipations à propos des arts et de la culture ? Ce qu’il faut porter aujourd’hui, c’est une véritable ambition en la matière ainsi qu’un soutien concret à la professionnalisation du secteur. Les entretiens de Valois pourraient servir ce dessein. Pourtant déjà, la déception est là du fait du cadrage temporel de cette initiative et de sa destination. Le partage des réflexions devrait être le quotidien d’une pratique de démocratie culturelle. La volonté du ministère de faire déboucher la réflexion dans une case d’un projet de loi à débattre avant la fin de l’année et concernant la «révision» des politiques publiques, mutile toute ambition. D’autant qu’il s’agit de la relance des politiques publiques en matière de spectacle vivant. Ce champ des arts est celui qui résiste le plus à l’activité industrielle dont la prédominance met en cause la diversité de la création et le partage du sensible dans le «vivant» de rencontres renouvelées. C’est pourquoi la création ne peut être enserrée entre le patrimoine et les industries culturelles comme l’envisage le projet de recomposition du ministère de la Culture. Démocratie culturelle avons-nous dit, et non pas démocratisation. Celle-ci n’a ni échoué ni réussi. Elle suppose simplement dans un monde où la communication domine, d’être dépassé dans de nouvelles pratiques culturelles d’appropriation et de partage des procès de création par l’ensemble de nos concitoyens. ________________________________________ L’art et le grand public sont-ils compatibles? (XI) Débat animé par Gérard Lefort David Kessler Directeur de Radio France Culture La question des publics est depuis longtemps au cœur de la question culturelle et artistique. D’un côté la création ne peut jamais se définir par la seule recherche du plus large public, la prise de risques, l’innovation, l’étrangeté de l’œuvre font partie intégrante du processus de création artistique. Et il en va du public comme de l’enfant : bien souvent, il préfère la répétition au choc de la découverte. Pourtant, ce constat ne peut suffire à régler la question : le service public de l’audiovisuel est la plus belle illustration de cette difficulté. Combien de fois lui a-t-on reproché la recherche de l’audience «à tout prix» ? Mais en même temps, on le voit aujourd’hui à travers les travaux de la commission Copé, la perspective d’un service public sans publicité ne saurait avoir pour conséquence de permettre à la télévision publique de renoncer à une exigence d’audience. D’une part parce qu’il est difficile de justifier l’emploi massif de fonds publics sans que soit rendu un service aux téléspectateurs ; d’autre part parce que rien ne justifierait que cinq chaînes de télévision, sept radios soient maintenues en vie si elles ne touchaient pas un large public. Il faut donc poser la question de l’art et de ses publics en termes moins manichéens : comment l’exigence peut-elle être compatible avec la recherche d’un large public ? Comment faire cœxister une création fragile avec un contenu plus ouvert ? En radio comme en télévision, ce savoir-faire s’appelle la programmation. Est-ce fondamentalement différent pour un théâtre, un musée ou un cinéma ? Alain Seban Président du Centre Georges-Pompidou Le Centre Pompidou s’est construit autour de la conviction qu’une société moderne doit être capable de dialoguer avec ses artistes afin de donner à la création de son temps une place centrale. Ultime héritier de l’utopie généreuse des Maisons de la culture, le Centre s’inscrit depuis l’origine dans ce rapport entre l’art d’aujourd’hui et le très grand public. Chaque année, depuis trente ans, le Centre Pompidou accueille plus de cinq millions de visiteurs. Ce qui en fait la deuxième institution culturelle au monde par la fréquentation. Il n’y a là aucun paradoxe : l’art d’aujourd’hui puise ses matériaux dans notre quotidien. Pour peu que la médiation soit adéquate, les œuvres contemporaines nous parlent souvent plus aisément que les œuvres d’autrefois qui nous égarent dans la pénombre de ces «forêts de symboles» qu’évoque Baudelaire. Mais le chiffre considérable du public n’épuise pas la question des publics qu’il faut savoir étendre. Aller vers de nouveaux publics, c’est par exemple nous décentraliser à Metz, investir des lieux mal desservis par l’offre culturelle grâce au futur Centre Pompidou mobile ou être le premier musée au monde à dédier un espace aux adolescents. L’objectif, c’est d’irriguer l’ensemble de la société avec les questionnements et les propositions des artistes contemporains. C’est une ambition qui va au-delà de toute politique de démocratisation culturelle. Car la capacité d’un pays à placer la création au cœur de ses enjeux est un gage d’avenir, le signe d’une société audacieuse qui sait que son plus bel acquis est sa capacité d’innover et de se remettre en question.
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